Repère :

Mon cinéma : quatrième trimestre 2014.

Avis sur les films vus au cinéma entre octobre et décembre 2014.

J’ai aimé…

A cappella
Film sud-coréen de Lee Sujin.
Réalisant un premier film techniquement très maîtrisé, Lee Sujin distille une intrigue particulièrement sordide au gré de séquences tout en retenue. D’ailleurs, la violence du drame ne culminera pas forcément dans l’éclatement de la « vérité », qui nous est livrée dès la première moitié du film par de purs effets de cinéma — notamment les raccords.
Dès lors, la deuxième moitié, plus explicative, peut sembler moins subtile. Mais le réalisateur n’abandonne jamais son héroïne, bien décidée à émerger de cette histoire, et semble si révolté par la société qu’il filme, que les dernières images nous émeuvent sincèrement.
Mention spéciale au couple d’actrices Woo-hee Chun & In-seon Jeong : leurs interprétations si différentes et leur destin si incompatible soulignent l’infinie tendresse de chaque moment de complicité.
Bande de filles
Film fançais de Céline Sciamma.
Grand film de bande et de (jeunes) femmes, le troisième long métrage de Céline Sciamma est aussi un film sur la France, pays des droits de l’homme mais pas de la femme, pays bleu-noir-rouge que l’on a rarement filmé aussi justement, loin du folklore et des bons sentiments.
Montrant une réalité sociale sans jamais être sociologique, Bande de filles ne craint ni le récit d’aventure ni même le fantastique : les trois rebelles surgies à jamais de nulle part vont transformer Marieme la frustrée en Vic la fusée, progressivement et physiquement marquée par toutes les épreuves qu’elle traverse et dont on ne sait pas si elle finira par exploser.
D’un superbe Cinemascope avide de tonalités bleues, le film enfin est porté par la bande originale de Para One et une inoubliable version de Diamonds ; quand les actrices fusionnent avec leurs rôles et que leur beauté n’a plus rien à envier à celle de Rihanna…
À lire : la critique du film par Huê Trinh Nguyên et celle de sa réception critique par Régis Dubois.
Coming Home
Film chinois de Zhang Yimou.
Adaptant de nouveau un roman de l’autrice Yan Geling, Zhang Yimou et son scénariste esquissent un drame intimiste et amer, mais l’esquissent à peine ; de telle manière qu’un sentiment d’incomplétude se mêle au plaisir d’avoir compris sans qu’on nous ait tout raconté.
Au gré du piano mélancolique de Chen Qigang, Gong Li compose avec fragilité et génie un personnage traumatisé à plusieurs niveaux : celui d’épouse, de mère, de femme et de citoyenne. Elle est soutenue par la jeune Zhang Huiwen — totalement investie — et par un étonnant Chen Daoming, dont le jeu presque burlesque au début s’épuise en même temps que son personnage.
Œuvre du regret absolument, Coming Home (et non Coming back Home) pleut et pleure beaucoup, mais avec la retenue malheureuse et fière qui sied si bien à la Chine maoïste. Mes félicitations pour la photographie très solide de Zhao Xiaoding (camarade depuis Hero en 2002) et le renversant mixage Dolby Atmos mitonné par SoundFirm.
Fils de
Film français d’HPG.
Déjà l’auteur audacieux de nombreux films X et de deux « tradi » salués par la critique, HPG embarque la dream team « image et son » de Mange tes morts pour un documentaire très bien réalisé, aussi saisissant qu’il est difficile à saisir dans le genre.
Ce journal d’un hard artisanal, laborieux mais souvent cocasse, ne joue sur aucune sidération ou curiosité du profane. Il illustre la quête chez HPG d’un équilibre entre le réel (sa vie d’homme) et son idéal (celle de hardeur) ; quête commune à chaque spectatrice/eur dans l’absolu. Les doutes des travailleuses/rs d’exception sont ainsi d’une émouvante communauté.
Face à ce profond déséquilibre et à la vanité de toute tentative (souvent hautement physiques) de franchissement, Fils de fait œuvre cynique et baroque. Seules les femmes semblent finalement dépasser le sentiment général de ce film dédié à ma mère : l’épouse avant tout, ancienne prostituée (dixit HPG) qui finit par prendre aussi le tournage en mains ; leur fille après tout, petit bout de fantaisie qui se verra déclarer, sous les traits d’Izia Higelin : T’es une promesse de bonheur, t’es une promesse d’avenir pour moi.
Mercuriales
Film français de Virgil Vernier.
Dans la continuité de ses précédents Chroniques de 2005 et Orléans, Virgil Vernier livre une œuvre cryptique mais envoûtante. Ses filles de l’Est et de l’Ouest (superbement jouées par Ana Neborac et Philippine Stindel) incarnent le double récit de cette fiction documentaire proprement européenne : récit mythologique d’un coté, récit social de l’autre ; récit de sourde violence dans les deux cas (ainsi, j’ai beaucoup songé à Walk the Walk de Robert Kramer (1995)).
Si son sujet le rend pénétrant d’actualité, Mercuriales, plus pictural que plastique, semble autant des années 70/80 (époque de construction des deux tours) par son magnifique 16 millimètres, que des années 80/90 par sa mélancolie de « cinéma de la nuit ». La bande-son de James Ferraro ajoute encore au caractère onirique du film, que l’on parcourt par sensations et dont on sort avec le sentiment d’une signification demeurée mystérieuse.
Of Men and War
Film français de Laurent Bécue-Renard.
Onze ans après De guerre lasses sur les femmes bosniaques endeuillées, Laurent Bécue-Renard prouve à nouveau l’extrême attention qu’il porte à son sujet (les effets de la guerre) comme à ses sujets (ceux qui en sont à la fois les acteurs et les victimes). Ces ex-soldats, rongés par le traumatisme et la honte, malades de ce qu’ils ont vu jusqu’à la nausée, pourraient suffire à faire film tant leurs réactions inattendues et leurs récits de guerre nous captivent. Mais l’œil du cinéaste, totalement accepté, sort du centre (dans tous les sens du terme) pour plonger dans les à-côtés d’un quotidien qui devient thérapie totale. À la mesure de cette totalité, le film dépasse le reportage et ose le remontage du cheminement thérapeutique, pour y participer finalement.
L’équilibre est ici remarquable : beauté éthique et esthétique, sans froideur ni voyeurisme, ce documentaire de près de 2 heures 30 n’opère ni hommage militaire ni règlement de compte politique, sans en chasser la possibilité chez le spectateur. En pensant l’humain à l’aune de la douleur (Ophir Levy), en se faisant « généalogie de la colère » (d’après le sous-titre du film), Of Men and War aspire à l’universel, avec la foi — mais jamais l’illusion — des vertus de l’humanisme et du cinéma.
Pasolini
Film italien d’Abel Ferrara.
Nouveau biopic après le précédent Welcome to New York (sur l’affaire Dominique Strauss-Kahn), ce récit ténu, retenu, contenu, prend à contre-pied les attentes liées au genre (on n’apprendra rien de factuel sur Pasolini) et au contexte (l’assassinat de Pasolini est montré comme crapuleux). Néanmoins, le film fait exister avec bonheur les derniers projets du cinéaste-poète (comme Porno-Theo-Kolossal), avec la franche et lumineuse complicité de Ninetto Davoli, son acteur fétiche.
Entre l’onirisme de ces séquences imaginaires et la sordidité d’une longue et funeste virée nocturne, Pasolini est une œuvre baroque, austère et mystérieuse, sans doute très fidèle à l’identité profonde du cinéaste et de son travail. Willem Dafoe l’incarne par ailleurs magistralement (mais en anglais). En outre, Abel Ferrara n’oublie en aucun cas la critique sociale et médiatique animée par Pasolini de son vivant : sans chercher à l’actualiser inutilement, il la place au cœur des dialogues ; et elle finit par envahir les images de cette Italie d’époque qui semble alors très actuelle.
On notera enfin la grande maîtrise des ralentis et des surimpressions chez Ferrara. Il ne cesse d’épurer sa mise en scène, avec une économie de moyens qui devient de plus en plus un avantage.
Timbuktu
Film franco-mauritanien d’Abderrahmane Sissako.
Le dernier film du Mauritanien Sissako n’est pas sans rappeler Des hommes et des dieux (Xavier Beauvois, 2010). Ici, une paisible communauté fait face à la violence d’une autre, grâce au spirituel (les touareg), au religieux (l’imam) et à la résistance pacifique de la musique — sévèrement réprimée — et d’une géniale partie de football sans ballon.
L’islam n’est jamais réduit à l’intégrisme, même s’il ne peut y échapper. Les islamistes eux-mêmes, s’ils sont filmés comme une masse sans visage lors de leurs opérations, sont individualisés lors des récurrents face-à-face (avec le reste de la population ou entre eux) ; scènes riches sur le plan scénarique voire théologique. Dans cette chronique juste esquissée, le récit du village sous la charia captive finalement plus que celui de la famille touareg.
Du récent conflit au Mali, Abderrahmane Sissako a donc tiré une œuvre intelligente, à hauteur d’homme, qui excède l’évènement sans le dénaturer. Porté par un superbe thème musical d’Amine Bouhafa, Timbuktu bénéficie d’une jolie photographie (parfois trop surexposée) mais pâtit d’un montage qui peut manquer de fluidité.
À lire : « “Timbuktu”, une esthétique orientaliste au service de la politique française », critique de Geneviève Sellier sur le site du Monde Diplomatique.
sommaire

J’ai moins aimé…

Le Paradis
Film français d’Alain Cavalier.
Depuis bientôt 20 ans, Cavalier réalise, caméscope DV à la main, des documentaires à l’échelle de l’intime. De nouveau, sa caméra-stylo scrute la nature et les visages, sa voix off passe de l’anecdote de l’ami au conte du grand-père, avec une douceur et une attention de tous les instants.
Sans atteindre la force d’Irène (2009), Le Paradis raconte une histoire plus grande qu’elle n’en a l’air, évoquant avec fantaisie les mythes fondateurs de l’Europe — ceux du judéo-christianisme et de la civilisation grecque. Au bout du voyage demeure l’humanisme, avec la conviction que le cinéma est affaire de réel et de fraternité.
De ce film-ci, on pourra paradoxalement regretter le ton paresseux et le côté « cinéma de studio » (comprendre : de duplex). Il reste encore la qualité du son et de la photographie, et le génie du cinéaste pour mettre en scène un monde avec quelques objets.
sommaire

Je n’ai pas aimé…

Eau argentée, Syrie autoportrait
Film franco-syrien d’Oussama Mohammed et Wiam « Simav » Bedirxan.
Eau argentée débute avec le chapitre d’Ossama Mohammed. La finesse voire l’ironie de son texte en over me plaisent ; et le cinéaste semble monter un autre film qu’attendu, c’est-à-dire pas un film sur la guerre syrienne, mais une nouvelle illustration sur le régime des images au cinéma. Quoiqu’il en soit, ce chapitre est d’une audace certaine, mais pas très respectueux des victimes dans l’utilisation un peu légère voire gourmande de leurs témoignages.
Ensuite, la partie de l’amatrice Wiam Bedirxan est fondamentalement plus généreuse (des images sont enfin produites ; le politique est invoqué : critique d’un système plutôt que d’un régime, promotion de l’éducation et d’un nationalisme de résistance), mais formellement plus ennuyeuse (rapport désormais univoque à l’image ; naïveté malgré elle : la douteuse scène des chats, la cueillette de fleurs avec l’enfant). Peu à peu, le film verse malheureusement dans une mise en scène de soi, où baignent la rencontre entre les deux réalisateurs et des procédés récurrents malvenus — à commencer par leur t’chat en ligne.
Au final, Eau argentée est un film que je ne peux pas aimer, mais que je ne peux pas délaisser. Au-delà de ses problèmes de rythme et de cohésion, au-delà de ses maladresses en termes de médiation et d’éthique, il permet de regarder (plus que voir, sans doute) une tragédie majeure de ce début de siècle.
Flore
Film français de Jean-Albert Lièvre.
Sujet sensible en France où la maladie touche 850 000 personnes, avoir filmé une malade — ses crises, son dépérissement puis sa reprise — est déjà courageux et sans doute profitable à de nombreuses familles.
Le grand problème, c’est que Lièvre filme beaucoup moins sa mère que son projet thérapeutique alternatif. Rares (mais émouvantes) sont les séquences où l’on voit la malade évoluer. C’est presque toujours le montage qui marche à sa place, la voix over omniprésente qui parle à sa place… Pire : le réalisateur semble croire sa matière insuffisante et mélange à ses plans, puissants par eux-mêmes, des stock-shots de petits documentaires TV et une bande-son hétéroclite et sirupeuse. Flore pourrait être la mémoire de celle qui n’en a plus : Lièvre nous montre des images de son enfance à lui. L’espace-temps de Flore n’est pas celui de Flore. Flore n’est pas un film sur Flore.
Enfin, Lièvre se gorge quelque peu de la réussite de leur belle aventure, en oubliant que sa famille est riche (établissements très haut de gamme, puis grande villa isolée avec personnels à domicile). Leur parcours ne peut donc pas être exemplaire, même s’il montre les failles de notre société dans la prise en charge de ses citoyens malades.
sommaire

Aucun commentaire.

Note : vous pouvez voir et .

sommaire