Mon cinéma : troisième trimestre 2014.

Avis sur les films vus au cinéma entre juillet et septembre 2014.

J’ai aimé…

Mange tes morts — Tu ne diras point
Film français de Jean-Charles Hue.
Après La BM du Seigneur, Jean-Charles Hue poursuit sa collaboration avec la famille de nomades Dorkel-Dauber. Ses quatre acteurs, parfaitement dirigés, conservent leur naturel (gestes, langage) tout en évoquant avec puissance des archétypes tragiques. Ce faisant, Hue mène ce solide polar à la française jusqu’aux confins du western et du film fantastique.
Dôté d’une bande-son et d’une photographie excellentes, Mange tes morts — Tu ne diras point fascine par son sens aigu de la lumière et de la poussière, notamment lors des longues séquences nocturnes. Ce « voyage au bout de la nuit » n’en est que plus haletant pour le spectateur, submergé par la beauté du film autant que par le destin de ses personnages. Des personnages en quête de grâce, pour une œuvre transcendante de bout en bout.
Sunhi
Film coréen de Hong Sang-soo.
Il s’agit de mon premier Hong Sang-soo, et j’ai été très à l’aise avec ce qui semble être l’univers habituel du cinéaste : des personnages en quête d’amour et d’existence, qui tentent d’exprimer leurs sentiments en discutant, souvent autour d’un verre.
Le film de Hong fait ainsi écho au dernier de Porumboiu, Métabolisme, par son traitement systématique d’un moment de vie ; la vie de ces autres qui ont tant d’histoires, mais qui ne fait pas une histoire. Avec ses motifs récurrents et ses contrepoints, Sunhi fonctionne plutôt comme une fugue ; et à l’ouverture solitaire par le personnage — dont les premières rencontres sont dissonnantes — succèdera une résolution harmonieuse par ses amants.
À noter : l’usage important et réussi d’un effet considéré comme « pauvre » au cinéma : le zoom.
Trap Street
Film chinois de Vivian Qu.
Productrice (de Black Coal notamment), Vivian Qu s’est entourée d’une excellente équipe technique (dont le génial ingé son Yang Zhang) pour réaliser un premier film d’une grande maîtrise. Ainsi, nous accompagnons un jeune et joli couple d’acteurs dans les tréfonds d’une intrigue paranoïaque et ramifiée, que la cinéaste ne complète volontairement jamais.
Cette incomplétude pourra empêcher d’adhérer pleinement au film, mais elle participe à l’angoisse générale produite aussi par la bande-son irréelle, le jeu de plus en plus paniqué du félin Yulai Lu, et la mise en scène d’un espace d’où semble toujours pouvoir surgir quelque chose.
Pour conclure, la réussite de Trap Street réside surtout dans le fait que ces compétences techniques et cette maîtrise du média et du genre ne se font jamais voir. La sécurité du « ce n’est qu’un film » saute alors, et je ne me suis jamais senti à distance du cauchemar…
The Tribe
Film ukrainien de Myroslav Slaboshpytskiy.
Claque dans la gueule du dernier festival de Cannes, voici le premier long métrage du réalisateur ukrainien qui, durant deux heures, filme une histoire sans paroles, sans sous-titres et sans musique. Malgré quelques longueurs, cette expérience minimale est saisissante, parfois terrible, souvent jubilatoire. Les acteurs non-professionnels, totalement investis dans leurs rôles, livrent une violente chorégraphie, magnifiée par d’excellents travellings.
Minimal, le scénario ne l’est sans doute pas : au-delà de l’histoire d’amour impossible sur fond d’ex-URSS qui ne veut pas mourir, The Tribe semble témoigner radicalement de la crise politique de l’Europe, et de celle de l’Ukraine en particulier, déchirée entre une Russie poutinienne fondamentalement corrompue mais assoiffée de grandeur, et une Europe fédérale pleine de promesses personnelles et de désillusions économiques…
Winter Sleep
Film turc de Nuri Bilge Ceylan.
On a pu regretter les 3 heures 15 de ce film ; à tort. Il fallait étirer les dialogues pour que surgissent les rancœurs de manière naturelle, pour les entendre entre les mots. Il fallait amplifier ce drame du non-dit, mais au sens acoustique, pas physique : pas par la réalisation, superbe mais un peu précieuse, mais par la mise en valeur d’un texte riche (basé sur des nouvelles de Tchekhov) et des rapports épais et noueux entre ses personnages.
Tant dans la construction que dans la mise en scène de ces rapports, la lecture sociologique se pose bien : rapports de classes hérités de la féodalité (Aydin est un seigneur dans son château, l’imam est un agent d’apaisement de la colère populaire, etc.), pensée bourgeoise qui cache son mépris des pauvres derrière son progressisme, manières de ramener toujours l’autre à sa condition… Le drame se joue alors dans les espaces et les gestes les plus quotidiens, que l’exigence de lenteur rendrait théâtral si la mise en scène ne le dynamisait pas — avec finalement de très belles séquences.
Une dernière remarque pour les jeunes cinéastes : Winter Sleep est un festival de champs/contre-champs. À étudier !
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J’ai moins aimé…

Circles
Film serbe de Sdran Golubović.
En trois longs métrages, Sdran Golubović s’est illustré par ses scénarios mais aussi par son appétit pour le thriller. C’est dans le genre que son dernier opus puise ses meilleurs moments, à la fois réalistes et audacieux (jeux de focales, surcadrages).
Si le reste du film est bon — voire très bon lors d’une séquence de « presque fin » qui répond aux attentes du spectateur tout en le surprenant, je regrette son acharnement à tout expliquer et tout clore. Sa « vraie fin » est ainsi d’une lourdeur et d’un symbolisme gênants ; sans doute par volonté de rendre hommage à l’histoire vraie dont il s’inspire…
Malgré ses travers d’étudiant et sa bande originale peu inspirée, Circles demeure plein de bonne foi en le salut des hommes et les possibilités du cinéma.
Sils Maria
Film français d’Olivier Assayas.
Olivier Assayas dirige à merveille ses trois excellentes actrices, au sein d’un motif habilement cousu mais néamoins classique : les relations entre les deux personnages de la pièce sont les mêmes qu’entretiennent Binoche & Stewart (qui la répètent) puis Moretz & Binoche (qui la jouent).
Sur ce, la mise en scène s’accorde : les plans et leur montage sont si parfaitement mesurés que le film a pu malheureusement glisser en moi. Je retiens surtout les séquences hachées par la perturbation des téléphones portables, et celles montrant Stewart-Binoche au travail — sans qu’on sache jusqu’où elles feignent leurs émotions.
Finalement, ce classicisme émaillé de références pop trouve écho sur le fond : après le scénographe branchouille qui n’a d’yeux que pour une starlette 2.0, Binoche rencontre un autre jeune metteur en scène ; un genre d’étudiant méprisant sa génération, qui a choisi pour son film l’éternelle demoiselle, pas la fulgurante lolita. Comme Assayas filmait la révolution de 68 avec un certain conformisme, mais toujours avec l’art comme horizon…
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Je n’ai pas aimé…

Near Death Experience
Film français de Gustave Kervern et Benoît Delépine.
C’est là que j’ai merdé… J’ai toujours tout pris trop au sérieux se dit le triste Paul/Houellebecq, alors qu’il quitte un camarade de fortune en plein fou rire. En effet : Kervern et Delépine prennent beaucoup trop au sérieux ce récit improbable, qui ne s’expliquerait que par la dépression de son personnage — et encore. Du monde comme ils le voient, ils font un relevé au lieu de le relever. Leur texte, parfois touchant, est généralement pessimiste et usant. La bande-son est cliché. Malgré un traitement négligé de sa voix off, Houellebecq reste assez captivant.
Certes Objet Filmique Non Pas vraiment Identifié, le générique épatant et le régime d’images floues laissaient tout de même présager un voyage digne du titre. Il demeure surtout des longueurs, du grotesque (j’ai trouvé les visites d’Endorphine particulièrement ratées), et encore du convenu lors des plans « naturalistes » (insectes, pierres, etc.)
Bref, j’ai l’impression que le film s’est cru hors-norme (religion des deux cinéastes) en jetant Houellebecq et quelques faits inattendus devant une caméra DV. Mais l’acteur est une institution, et les certitudes d’adolescents mêlées à des idées de vieux cons ne pouvaient pas le sauver.
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Note : vous pouvez voir et .

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