Mon cinéma : deuxième trimestre 2014.

Avis sur les films vus au cinéma entre avril et juin 2014.

J’ai aimé…

Adieu au langage
Film français de Jean-Luc Godard.
J’ai d’abord pris Adieu au langage au pied de la lettre : j’ai savouré sa 3D ludique, ses images impressionnistes, son montage audiovisuel sidérant. Puis j’ai été frappé par la puissance de son texte, sa radicalité qui ne me convainquait pas toujours, mais qui m’a stimulé par son sens d’une continuité de l’Histoire. Enfin, je me suis souvenu qu’au commencement était le Verbe et que Godard peut-être, en agitant ces fragments qu’on imagine avoir fait bloc, cherche le maillon trinitaire qui unira ses obsessions dialectiques (est/ouest, passé/présent, homme/animal, sexe/mort…). À Dieu, au langage : la Nouvelle Vague à l’âme :)
Eastern Boys
Film français de Robin Campillo.
Une solide histoire de paternité, qui passe par la romance homosexuelle et le thriller naturaliste — sans verser dans le cinéma « social ». Le montage très bien rythmé et la structure audacieuse du film ajoutent encore à la subtilité formelle et morale de l’ensemble.
Aux côtés des remarquables Kirill Emelyanov et Daniil Vorobyov (jeunes mais déjà expérimentés dans leurs pays), Olivier Rabourdin séduit autant qu’il inquiète, tantôt puissant tantôt spectral… Comme cet excellent Eastern Boys finalement, déroutant avec plaisir et captivant de bout en bout.
Métabolisme ou quand le soir tombe sur Bucarest
Film roumain de Corneliu Porumboiu.
Verbal et pince-sans-rire, avec sa belle photographie froide, Métabolisme confronte la réflexion à l’intuition, le physique / sexuel au cérébral ; mais jamais frontalement, toujours à l’intérieur de longues considérations où les personnages se construisent.
La frontalité est au contraire dans la mise en scène, rigoureuse et statique, laissant le temps aux excellents acteurs de jouer devant nous à l’acteur, et faire aussi de Métabolisme un essai sur la poétique du film.
Mille soleils
Film français de Mati Diop.
Moyen métrage de grande beauté, Mille soleils n’est ni une suite ni un hommage au chef-d’œuvre de Djibril Diop Mambéty, Touki Bouki (). Pourtant, il lui est absolument fidèle par son ton tragicomique, sa puissance esthétique et son fond politique.
En outre, Mati Diop semble invoquer Sans soleil, et comme Chris Marker avec Vertigo, filme autant la mémoire de l’œuvre (Touki Bouki) qu’elle fait une œuvre sur la mémoire (des personnages, du cinéma, du Sénégal). Une œuvre hantée et qui hante à son tour, entre documentaire et fiction.
Le Procès de Viviane Amsalem
Film israélien de Ronit et Shlomi Elkabetz.
La fraternité Elkabetz referme sa trilogie familiale, dix ans après le sublime Prendre femme où une impétueuse Ronit Elkabetz et un ténébreux Simon Abkarian incarnaient déjà le couple incompatible. Dans ce huis clos judiciaire, le procès demandé par Viviane devient celui de Viviane, par une société patriarcale qui l’épuise, parle à sa place et semble la pousser physiquement hors du film.
Au service de l’excellente direction d’acteurs et du jeu magistral d’Abkarian / Elkabetz, la photographie rend sensible divers niveaux d’enfermement (familial, sociétal) et de non-dits, par son usage du hors-champ et de la longue focale. Une mise en scène et une écriture comme du marbre, sur lequel bouillonnent des corps (gestuelle du film de tribunal, jeux de regards, micro-mouvements).
Les Sœurs Quispe
Film chilien de Sebastián Sepúlveda.
Sepúlveda réalise là son premier long métrage, après un documentaire sur une population isolée d’Amazonie. Ici, la part documentaire tient surtout dans la maîtrise des gestes paysans, et c’est peut-être l’influence du théâtre qui pèse, par la direction d’actrices et par l’économie des décors et de la mise en scène (le film est adapté d’une pièce de Juan Radrigán, que l’on compare à Beckett).
Traitant la légende nationale aussi sèchement qu’un fait divers, Sepúlveda fait aussi des Sœurs Quispe un conte tragique de la virginité, qui ne pèche jamais par symbolisme. Soulignons enfin la sublime photographie, primée à la Mostra de Venise en 2013.
Les trois sœurs du Yunnan
Film chinois de Wang Bing.
Documentariste exemplaire sur le fond comme sur la forme, Wang Bing poursuit avec bonheur son travail de fusion, entre critique sociale de la Chine contemporaine et regard humaniste sur l’état de grâce. Sans misérabilisme mais sans pitié, il tire de ces existences « en-dessous de la ligne de l’humain » (Ramón Grosfoguel), un film épuisant, d’une maîtrise technique remarquable dans de telles conditions. Âmes sensibles : ne surtout pas s’abstenir !
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J’ai moins aimé…

L’Île de Giovanni
Film japonais de Mizuho Nishikubo.
L’Île de Giovanni est né d’une coproduction profitable : l’expérience de Production I.G d’un côté, et de l’autre l’influence positive sur la bande-son de la Japan Association of Music Enterprises. À l’arrivée pourtant, l’animation peine à trouver une identité et la réalisation, malgré quelques moments puissants, est plate tout en restant honnête. Du côté du scénario, inspiré de faits réels, le film se perd dans trop d’évènements, de petits drames qui épuisent le grand. De même, les références à la nouvelle de Kenji Miyazawa, Train de nuit dans la Voie lactée, commencent à joliment souligner l’intrigue avant de l’écraser de citations littérales et grossières.
Ainsi, l’Île de Giovanni partage les bons sentiments des mauvais films, mais son traitement non-binaire de la grande Histoire, à la fois léger et intelligent, l’élève assez pour ne pas en être un. Ajoutez à cela quelques belles séquences et un savoir-faire évident, et vous avez presque un bon film.
Mouton
Film français de Marianne Pistone et Gilles Deroo.
Le couple Deroo / Pistone frappe par l’idée déjà très affirmée qu’ils ont du cinéma. C’est la force de ce premier long métrage, d’une rigueur bressonienne et d’un aspect organique à la Dumont ; sa faiblesse aussi, car le résultat semble un peu scolaire.
Charriant un symbolisme tragique un peu encombrant mais parfois efficace, Mouton navigue entre naturalisme et abstraction, entre le geste documentaire et l’intention formaliste. Et malgré un sens évident du cadre et du montage, le film demeure profondément humble ; à l’image de son acteur principal David Mérabet, dont j’espère retrouver le sourire libre et le regard perdu, présence à la fois perçante et lointaine…
Under the Skin
Film britannique de Jonathan Glazer.
À l’instar de 2001 : l’Odyssée de l’espace, il y a plus de questions que de réponses dans cette adaptation d’un roman de Michel Faber. Mais si le film de Kubrick transcendait le genre, celui de Glazer ne s’y frotte pas : l’espèce de drame est ici moins fantastique qu’anxiogène, et semble accepter de multiples niveaux de lecture — de la psychanalyse des sexes à la métaphore du cinéma, en passant par la question du Mal.
À force d’abstraction, on peine ainsi à adhérer à Under the Skin autrement que par sa musique et ses images singulièrement envoûtantes. On peut aussi s’agacer du sentiment de name dropping (Vertigo, Antichrist, Sombre, Mulholland Drive …) Il n’en demeure pas moins une certaine tenue et retenue, qui évitent au film l’écueil du formalisme et font de Scarlett Johansson autre chose qu’une icône.
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